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Monday, January 29, 2007

Mots croisés


Sans aucun doute, ces dernières années de crise auront servi de cadre à deux œuvres d’une rafraîchissante modernité : ‘‘2004’’ de Lyonel Trouillot et ‘‘La folie était venue avec la pluie’’ de Yanick Lahens.

Pour ceux qui comme moi ont un penchant pour le social, ces deux publications sont un moyen détourné de revivre des moments intenses et dramatiques de la saga d’une société éclatée et déchirée entre la nostalgie de la stabilité despotique des années 60 et, la bamboche démocratique et sanglante des années de la longue transition. « Après tout, il se peut que les choses se soient passées ainsi dans une île de la caraibe » nous avertit, prudent, l’auteur pour qui l’art du roman serait un « mentir-vrai ».

Sous la plume de nos deux écrivains qui ne dédaignent nullement les procédés balzaciens du récit défilent , au fil des pages, des personnages que nous pourrions croiser dans les rues de Port-au-Prince. De l’étudiant contestataire, pourfendeur de régimes bien établis aux caïds des bidonvilles qui apparaissent et disparaissent au fil des règlements de compte (les nouvelles de Lahens) ; le lecteur découvre les contradictions de personnages non dépourvus d’une certaine épaisseur historique ou sociale parce qu’engagés dans un sens ou dans l’autre de l’histoire. Souvent leurs destins sont mêlés, ils viennent parfois du même quartier, de la même famille … ils sont habités soit par un désir de changement qui les démange comme un prurit, soit par l’appétit de quelque gain à obtenir au bout d’un colt 45 ou d’un revolver de marque autrichienne Glock.

L’écriture de Trouillot aux multiples claviers poétiques nous enchante, tel un accordéoniste, il ouvre, étire, ferme sa syntaxe pour produire les notes vitales d’un ‘‘peuple en marche’’. C’est bien sûr aussi son humour habituel, implacable contre cette bourgeoise et son mari, ce chirurgien aux mains fines, qui adore passer des ordres. C’est la même arrogance iconoclaste contre les bien pensants, les accommodants, une certaine pensée dominante que Trouillot adore faire éclater en ‘‘mille morceaux’’. Trouillot est dans la vie comme dans la littérature, un ‘‘artiste martial’’ qui adore donner et recevoir des coups, « sabrer » dans le mandarinat intellectuel. ‘‘Un écrivain hurleur’’ qui écrit avec son corps aux multiples plaies ouvertes : celle de son quartier d’origine devenu un vaste bidonville, de son pays écorché vif. Pourtant, cet écrivain rebel, est lui aussi une sorte de mandarin de … l’anti-conformisme. Je suis souvent tenté de le comparer à un Michel Houelbecq, sans ‘‘la brune désespérance’’ de ce dernier. Lyonel a encore quelques amitiés fidèles et des balises affectives stables, alors que Houelbecq n’a plus que son chien et sombre dans un ‘‘nihilisme rahélien’’. Derrière sa cigarette et son « pouce rôti comme une cuisse d’oie », sa badine et son verre de rhum, le « fou de l’île » nous livre une version romancée d’une époque de braise : Avec le cri de la rue, la marche rythmée des étudiants sur le béton, presque du direct, mais tellement poétique. Une aventure proustienne à la recherche d’un temps qui ne finit pas de se perdre. Les focalisations se multiplient et la parole est de tous les bords, celle du bourreau et de sa victime nous sont exposée sans dogmatisme, sans volonté d’orienter le lecteur. Même que ce dernier peut pénétrer par les multiples fenêtres de l’œuvre, le monde interlope des tueurs et découvrir leur ‘‘philosophie’’ qui n’est pas celle de Spinoza ou de Marx, mais plutôt un ‘‘existentialisme’’ aussi froid et fatal que le canon d’un colt 45. Au détour de chaque phrase de Trouillot, une voix off « Moi Ernestine St Hilaire. Moi noire, je sais de quoi je parle » Et pourtant, le monde se dérobe sous les pieds de cette dernière et, ses deux fils lui échappent. Cette voix insistante, intérieure, pourrait être celle d’une autre mère haitienne, la Délira de Gouverneurs de la Rosée.

Dans ‘‘La folie était venue avec la pluie’’, la phrase de Lahens est ample, le travail sur le langage est fait avec d’innombrables soins. Lahens nous surprend par sa presque parfaite connaissance des milieux sociaux évoqués, des ondes de choc qui traversent la foule des partageux à chaque fois qu’elle se mue en vagues assassines. Exploitant avec une rare sensibilité, les ressources de la nouvelle, Lahens nous promène dans un Port-au-Prince de tous les dangers et son écriture fondue dans la canicule de la ville, ‘‘sous le soleil de Satan’’ est travaillée dans une ‘‘forge’’ quelque part dans le pourtour de la place Boyer. Le mauvais temps s’annoncait déjà avec la « La petite Corruption » et cumule dans une intertexualité avec l’avalanche qui mit en crue les eaux basses de la politique haitienne : « Et depuis que le corps de Mervilus avait été trouvé la veille dans une ravine non loin du quartier des Dalles, la folie comme la mort, comme l’enfance arrachée était venue avec la pluie » écrit Yanick Lahens. Ces deux écrivains sont descendus avec leurs personnages sur le béton, peut-être les ont-ils suivi à la culotte, dans la blancheur âcre et suffocante des gaz en cette année du bicentenaire. Mais attention nous prévient Trouillot, comme par opposition à la bande annonce d’un film de la MGM : « Toute ressemblance avec des personnes vivantes ne serait donc en rien le produit du hasard... »

Il y a dans ces deux textes les marques historiques d’un discours collectif. Le testament d’une génération qui sait avec Sartre « qu’en face d’un enfant qui meurt, la Nausée ne fait pas le poids ». Aussi ont-ils chacun à leur manière fait de la « résistance ». Ils ont quand même eu la sagesse de ne pas cesser d’écrire, car d’après Jean Ricardou ‘‘Toute littérature cessante, nulle révolution possible’’

Roody Edmé

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